Jouer « à vue », c’est l’objectif visé par de nombreux pianistes.
Nous sommes nombreux à faire face à cette difficulté : dompter notre vision périphérique afin de pouvoir lire une partition tout en la jouant, et, par-dessus le marché, parvenir à vivre la musique, à l’interpréter.
Ce challenge, Etienne Rall n’y a jamais vraiment été confronté, étant quasi-aveugle de naissance.
Un autre rapport au piano et à la musique
Il est assez commun de se dire qu’étant privé d’un sens, les personnes atteintes de cécité en développent d’autres.
Je ne prétends pas avoir les connaissances scientifiques permettant d’étayer cette affirmation.
Néanmoins, après avoir échangé avec ce jeune pianiste, j’ai quelques arguments en faveur de cette théorie…
J’ai eu la chance — et même l’honneur — d’officier lors d’un concert au Château de Bourgon, à Montsûrs en Mayenne, pour Etienne Rall, alors âgé de 16 ans.
Lorsqu’il joue, Etienne visualise des choses.
En jouant certaines pièces de Debussy, il voit des paysages, ressent des gouttes de pluie sur son corps…
Ne pas voir l’a peut-être contraint à développer un monde intérieur particulièrement riche en sensations et en émotions. Et cela s’entend dans ses interprétations.
Visualiser la musique autrement
Au moment de jouer, Etienne se place devant le piano, se focalise sur des repères spatiaux qui lui permettent de se situer sur le clavier, puis se lance dans l’interprétation d’un répertoire plutôt contemporain qu’il affectionne particulièrement.
Ça tombe bien, moi aussi.
Ce qui m’a frappé, c’est que tout semble se faire avec une grande simplicité.
Ici, pas de grande gestuelle démesurée ou exagérée, mais une prestation habitée, touchante.
Etienne semble toujours en confiance, en pleine maîtrise, allant frapper les touches avec assurance et force…
Mettant à rude épreuve mon accord !
Une interprétation habitée
Ce qui est assez fascinant, c’est le contraste entre la précision nécessaire pour se repérer sur le clavier et la liberté que l’on ressent dans son interprétation.
Le piano devient alors davantage qu’un simple instrument que l’on joue note après note.
Il devient un espace que l’on connaît, que l’on parcourt et que l’on habite.
Etienne semble avoir développé une relation très particulière avec cet espace.
Son absence de vision ne donne pas l’impression de limiter son interprétation. Au contraire, elle semble avoir contribué à construire une autre manière d’aborder la musique, fondée sur les sensations, les repères et un imaginaire particulièrement riche.
Découvrez Etienne Rall
Je vous invite chaleureusement à découvrir ce jeune talent, ainsi que toute son humilité, dans ce documentaire disponible sur France Télévisions.
L’inscription sur le site est gratuite.
J’apparais d’ailleurs brièvement en arrière-plan dans le documentaire, ce qui, vous en conviendrez, ne gâche rien !
Je vous invite également à consulter régulièrement la programmation musicale du Château de Bourgon, dans ce lieu envoûtant, avec des hôtes adorables, Alain et Isabelle Ducatillon.
Encore merci pour leur confiance.
Bon visionnage !

Laisser un commentaire